Pourquoi j'écris -
Texte rédigé dans le cadre d'un cours universitaire. C'est aussi, je trouve, une belle amorce pour mes rédactions ici.
La dernière fois que j’ai pris la peine de me poser devant un document Word pour écrire, c’était pour commencer la rédaction de mon essai que j’ai nommé Le culte de la douleur. L’objet de mon essai et de mes recherches était le suivant: certains maux sont justifiables, d’autres comprenables, mais les pires douleurs résident dans les drames que l’on s’inflige. Je pourrais m’arrêter ici, puisque cette phrase résume entièrement ce qu’est l’écriture pour moi, mais, vous seriez déçus de ma performance et moi aussi. Je ne vais donc pas me fermer la gueule tout de suite.
Un vide m’habite depuis que je suis toute petite. Il a créé plusieurs problèmes avec les gens qui m’entourent et ceux qui n’ont pas été capables de rester, il a créé des discordes dans ma maison et il a fait des ravages immenses sur mon corps et dans ma tête. Jusqu’à très récemment, je n’étais pas en mesure de savoir d’où il provenait et puis il a fallu qu’un médecin s’attarde à mon cas en me faisant passer des tests sur ma santé mentale. Le 18 janvier 2024, je suis entrée dans une clinique, j’ai mis du Purell et un affreux plastique bleu sur mes bottes complètement sèches, puisqu’il n’y avait pas encore eu la première neige. J’ai patienté 30 minutes dans une salle d’attente, accompagnée de la douce mélodie des femmes ménopausées qui attendent un examen de leur corps qui s’effondre doucement ou simplement, un rendez-vous annuel qui calmera leurs angoisses quotidiennes. Entre deux parties de Candy Crush, une voix a appelé mon nom et, sans que j’en prenne conscience, mon corps s’est mis à s’articuler et il s’est dirigé vers la salle d’examen. On m’a demandé de m’asseoir et mes yeux se sont posés sur 3 feuilles blanches 8 ½ par 11 où j’ai lu rapidement les mots suicide, trouble alimentaire, dépression et tristesse accaparante. Il fallait que je coche des petites cases à côté de certaines phrases qui présentaient des situations qui s’apparentaient à la mienne, et ce, en étant pluggée sur une machine qui prenait un échantillon de mon sang. J’ai eu les pupilles mouillées en réalisant que j’étais rendu là, que le gouffre qui m’habitait avait eu raison de moi et que plus je tenterais de le remplir, plus il m’avalerait. À la question: sentez-vous un vide omniprésent, j’ai coché oui. Avez-vous de la difficulté à vous alimenter, j’ai coché oui. Vous sentez-vous parfois happé par un sentiment de tristesse profond, une grande solitude ou un manque de motivation pour vos tâches quotidiennes, j’ai coché oui. Et puis, à la question: pensez-vous souvent à la mort, j’ai coché oui et j’ai repris mon souffle, puisque j’en avais encore un, malgré tout. Les tests se sont exécutés rapidement et la médecin a conclu la séance en me rédigeant une demande de consultation en psychiatrie. Quand elle m’a demandé quel âge j’avais et que j’ai répondu: je viens d’avoir 18 ans, elle s’est arrêtée et elle m’a regardé en me disant: mon Dieu, tu es jeune pour vivre tout ça. Et j’ai eu envie de lui répondre que mon âge était une erreur, un calcul erroné. Peut-être que, si mon âge était proprement lié à mes expériences de vie et à la vision que j’ai de moi, alors peut-être qu’on n’en serait pas là, pas ici, en tout cas, pour ma part. Mais ma gorge s’est nouée bien avant que je réussisse à articuler autre chose qu’un pauvre: je sais. Je suis sortie de son bureau de manière aussi mécanique que lorsque j’étais rentrée. La douleur était physique et, pourtant, mon corps n’avait pas été blessé. C’était juste un ramassis de tristesse, une peine immense qui n’a pas de provenance. La médecin m’a dit que c’était un trouble psychique, que ce n’était pas de ma faute, surtout pas, il n’y avait pas matière à ce que je porte le blâme. En fermant la porte de son bureau, je me suis détestée un peu plus que d’habitude parce que je me comprenais mieux. C’est en comprenant que mon corps avait failli à sa tâche principale que je me suis méprisée. Je comprenais mieux d’où venaient mes maux et qu’ils étaient dus a quelque chose de vraiment plus grand que moi. Cette chose sur laquelle je n’aurais jamais le contrôle à moins d’avaler des petites pilules le matin en ouvrant mes yeux pour envoyer chier le vide qui me réveille et qui me tue.
Si je prends le temps de me révéler à vous comme ça, c’est parce que c’est important de savoir d’où l’on vient si l’on veut savoir où on s’en va. Pendant longtemps, j’ai pensé que je m’en allais dans un mur, mais peut-être que non, finalement.
Alors, pourquoi écrire?
J’écris d’abord parce que je m’ennuie, parce qu’il n’y a pas si longtemps que ça, personne ne m’attendait quelque part. J’écris parce que je n’ai pas d’amis. J’écris parce que je suis malade dans ma tête et que ma psy m’a dit que c’était un des remèdes à mes maux. J’écris pour me rendre intéressante, pour être lue et sûrement aussi pour être vue. J’écris pour raconter mes baises et faire vivre mes joies un peu plus longtemps. J’écris parce que je suis vide et rendue où je suis, à quoi bon ne pas nommer les raisons qui me pousse à vouloir me faire mal. J’écris pour me sauver aussi, pour me rappeler que j’aurais toujours ça, toujours une voix. J’écris parce que, si, un jour, mon amoureux me laisse, je pourrai revivre tous les moments qu’on a vécu ensemble. J’écris parce que je suis remplie de colère, je hais les gens et les choses et il n’y a qu’ici où j’ai le droit de le dire sans que l’on me crache dessus. J’écris pour ne pas que l’on puisse me rétorquer au visage, m’interrompre et me dire que j’ai tort. J’écris parce que je me déteste, mais qu’un jour, j’ai espoir de m’aimer et de pouvoir me relire en me disant qu’il y a des raisons de mourir, mais tellement plus de vivre.
J’écris parce qu’ici, je peux me donner la mort sans m’enlever la vie. J’écris parce que je ne sais pas qui je suis en dehors de ce personnage qui a mal. J’écris pour vous aujourd’hui parce que j’ai besoin que vous me regardiez comme vous avez besoin d’air pour respirer. J’écris parce qu’il n’y a qu’ici où je me sens suffisante, il n’y a qu’ici où je sais m’incarner.
J’ai commencé mon texte en parlant de mon essai sur ce sentiment de douleur qui m’habite et qui vous habite probablement vous aussi, ô pauvres êtres que nous sommes. Quand j’ai commencé la rédaction de cet essai, j’en ai parlé avec un de mes anciens collègues. Un homme, nécessairement amer puisqu’il a travaillé en restauration toute sa vie. Il m’avait demandé : et puis, Anne, qu’est-ce que t’as fait cette semaine? J’ai répondu: j’ai commencé à travailler sur l’écriture de mon essai. Et il m’a dit: un essai… ça, t’arrives-tu d’écrire des réussites?
Chers lecteurs et chères lectrices, à partir d’aujourd’hui, chaque fois que j’écrirai, ce sera une tentative de réussite.

